Vendredi 22 septembre 2006 5 22 /09 /Sep /2006 21:19

 

2

 

            - Un cheval, vite ! Et le plus rapide que tu ais !

            - Mais, monsieur…

            - Obéis ! C’est de la plus haute importance !

            - Bien, monsieur !

            Zablar venait de pénétrer dans l’écurie, située dans l’aile nord du bâtiment. Tomas, le palefrenier, était en train de détacher une magnifique jument grise, nommée Nara. Ici, ça sentait le foin, la nourriture, les excréments, mais aussi un tantinet l’alcool. Des mouches voletaient tout autour des bêtes, et certaines se posaient sur les visages des deux hommes, qui les chassaient prestement. Le juge jeta un œil aux environs : il remarqua que beaucoup de chevaux n’étaient plus là, et que les seuls qui restaient étaient les vieux ou bien les malades, à l’exception de la jument que l’homme préparait avec le plus grand soin.

            - Dis moi, Tomas…, dit Zablar. Comment cela se fait il qu’il ne reste presque plus de bêtes ici ? Quelqu’un a monté une expédition ?

            - Désolé monsieur, mais je n’ai pas le droit de vous le dire…, répondit le palefrenier presque en chuchotant.

            - Comment ?

            - Je…quelqu’un m’a donné l’ordre de ne rien divulguer ! S’expliqua Tomas en baissant la tête.

            - Ah oui, vraiment ? fit semblant de s’étonner le juge. Et…pourrais je savoir qui est cette personne ? Continua-t-il en s’approchant du palefrenier, qui recula légèrement.

            - Non, monsieur, vous ne pouvez pas…

            - Dis moi, Tomas…Est-ce que tu bois toujours ?

            - Je vous demande pardon ?

            - J’aimerais savoir si tu consommes toujours autant d’alcool.

            - Mais, voyons… Vous savez bien que j’ai arrêté il y a plus de trois mois…

            - En es tu certain ?

            - Pourquoi me demandez vous ça ?

            - Oh, pour rien, pour rien… M’autoriserez tu à visiter la réserve ?

            - La réserve ? Mais, je…je ne comprends pas ! Il n’y a que des vieilles selles là-bas !

            - Justement, je ne pense pas que tu verrais d’inconvénients à ce que j’y aille ? N’est ce pas ?

            - Non… Bien sur que non… (Il avait l’air gêné.) Après…après vous !

            Zablar fit quelques pas en direction de la petite porte de bois qui y menait, mais il se fit stopper par le palefrenier.

            - Enfin, Tomas ! dit il, visiblement profondément choqué. Que se passe-t-il ?

            - C’est bon, vous avez gagné ! Lâcha celui-ci avec un soupir.

            - Ah, nous y voilà ! s’exclama le juge en souriant malicieusement et en se frottant les mains. Alors, qui était-ce ? Continua-t-il beaucoup plus sérieusement.

            - C’était samedi, juste après le repas du soir. Je brossais une dernière fois les chevaux quand quelqu’un que je n’avais jamais vu s’est glissé dans l’écurie.

            - As-tu aperçu son visage ? Questionna Zablar, visiblement intéressé.

            - Non, il était encapuchonné…Et puis il faisait nuit…

            Le juge maugréa dans sa barbe, apparemment énervé.

            - Il y a un problème ? S’enquit le palefrenier.

            - Non, non ! Rien du tout ! Continue !

            - Bon. Donc, il est arrivé et m’a demandé si je pouvais lui fournir quelques bêtes. Je lui ai demandé combien, il m’a répondu dix. Je lui aie bien sur dit que c’était impossible, mais il m’a montré une missive de l’empereur lui-même qui disait que c’était de la plus extrême urgence, alors bien sur, j’ai accepté ! Et puis, l’homme était bien gentil, il m’a même offert un petit pourboire. C’est la première fois que ça m’arrive, vous vous rendez compte ? Ensuite, j’ai détaché les dix chevaux, puis je lui ait demandé où étaient les cavaliers qui devaient les monter, il m’a dit qu’il s’en chargeait. On a donc attaché les bêtes l’une à l’autre jusqu’à former une colonne, il est monté sur celle de tête, puis il est partit. Les animaux ont suivi sans la moindre protestation. On aurait dit qu’il savait leur parler. C’était étrange… Il m’a laissé la recommandation de l’empereur, qui m’ordonnait de ne rien révéler de cette affaire à personne. C’est ce que j’ai fait…jusqu’à aujourd’hui !

            - Et cette histoire ne t’a pas intrigué ?

            - Que voulez vous dire ?

            - Tu ne t’es pas posé la moindre question ? Tu ne t’es pas dit que c’était bizarre que l’homme arrive en pleine nuit, etc… ?

            - Ben, pas vraiment !

            - Ce que tu peux être crédule, bon sang ! (Il marqua un temps d’arrêt, et passa une main dans a chevelure presque inexistante.) Et… tu as toujours la missive de l’empereur ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.

            - Oui, je l’ai gardé ! Elle est par ici, venez !

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Jeudi 21 septembre 2006 4 21 /09 /Sep /2006 20:32

Zarax provoqua la nuit.

            - Zarax ! Je… Ecoutez moi ! Cria alors le vieillard qui, malgré le vent, n’avait pas bougé d’un centimètre. Vous… Vous êtes un… un… ? Non, c’est impossible, im-pos-sible !

            - Comment ? Vous en doutiez ? (Sa voix était faible et lointaine, on l’entendait à peine.) Voilà qui m’étonne de votre part, messire !

            Puis il éclata d’un rire tonitruant.

            Les flammes qui avaient brûlé les lances s’étaient propagées et à présent s’attaquaient aux bancs de bois de l’assemblée, diffusant de ce fait une lumière vive, qui permit à Zablar de voir qui restait dans la salle : il y avait encore trois soldats, faisant partie de ceux alertés par le bruit ; son supérieur, lui-même, deux sous juges, qui s’étaient levés et criaient des menaces à l’attention du condamné, et enfin Zarax al’dorat en personne, ex serviteur de l’empereur, toujours protégé par le tourbillon de vent qui le faisait s’élever de plus en plus haut. Le juge décida alors d’intervenir :

            - Ecoute moi bien, Zarax ! La Confrérie est dissoute depuis des millénaires ! Plus personne n’en fait partie ! Tu n’as pas d’alliés dans cette bataille, tu es seul, seul contre tous !

            - Dissoute depuis des millénaires, dis tu ? Mais ça c’est ce que tout le monde croit ! Nous sommes nombreux, très nombreux ! Et surtout, nous sommes partout ! Un conseil : méfie toi de tes proches, même des plus intimes, particulièrement des plus intimes ! Tu ne sais pas qui se cache derrière chaque visage… Et souviens toi surtout d’une chose : nous gagnons des partisans de jour en jour, plus que tu ne puisses imaginer !

            - Tu mens ! Cria le juge, qui préférait ne pas imaginer ce que cela engendrait si Zarax disait la vérité.

            - Ah oui, vraiment ?

            Une expression de froideur sur le visage, il se dirigea vers Zablar, grâce aux bourrasques de vent qui le poussaient là où il le désirait. Le juge ne broncha pas, il était resté assis sur son siège depuis le début du procès. Il n’avait pas l’air d’avoir peur, au contraire, il paraissait réfléchir. Zarax continuait sa progression, les yeux brillants de méchanceté, malgré le fait qu’ils étaient encore blancs. De nouveau, il éclata de rire, sans cesser d’avancer. Il se trouvait à présent à seulement quelques mètres du juge. Personne ne semblait réagir. Puis, soudain, sans signe avant coureur, un des gardes restants traversa la salle en courant, la lance en main, une expression de rage sur le visage. Il passa en trombe devant le vieil homme, qui dut se pousser vivement pour l’éviter. A terre, il cria au garde de s’arrêter, mais trop tard : celui-ci avait déjà lancé son arme, et la lance fusait vers Zarax. Elle faillit atteindre sa cible ; en fait, elle l’aurait atteinte si elle n’avait pas ricoché contre un mur invisible juste devant le tourbillon ; et si elle ne poursuivait pas à présent sa course vers son lanceur. Le soldat, paniqué, se jeta au sol le plus vite qu’il put. Il s’en fallu de peu qu’elle ne l’empale. La lance s’écrasa au sol. L’homme, horrifié, s’enfuit de la pièce avec les deux autres soldats. Zarax rit encore, plus fort cette fois ci. Le juge le regardait avec dégoût, même plutôt avec pitié. L’homme dans les airs perçut son regard, et s’arrêta soudainement. Il passa d’une expression de gaieté à une, plus sombre, de colère, puis à une ressemblant à de la tristesse. « Il est fou ! », murmura un sous juge. Zarax ne parut pas entendre, et dit aux quatre personnes restantes  d’une vois presque guillerette :

            - Bien, votre compagnie m’a particulièrement diverti, mais je vais devoir vous quitter, malheureusement ! A une autre fois peut-être !

            Juste après que ces mots aient été prononcés, le vent qui encerclait Zarax sous forme de tourbillon se mit à tourner autour de lui à une vitesse inimaginable, le faisant se mouvoir étrangement. Ses cheveux si particuliers se soulevèrent et se rabaissèrent au rythme engendré par les bourrasques. Ses yeux qui étaient devenus du blanc le plus pur redevinrent noirs, la vieille tunique rapiécée qu’il portait se transforma. Elle aussi devint plus sombre, et elle s’étira, s’étira, jusqu’à former une longue robe munie d’un capuchon. Les divers trous et tâches qu’il y avait dessus disparurent, et ses pieds alors recouverts de simple tissu se virent soudain munis de chausses noires en cuir. Une bague surgie de nulle part vint se glisser sur son index gauche. C’était un anneau d’or recouvert d’une minuscule pierre précieuse rouge, sûrement un saphir. Puis Zarax sourit, découvrant alors ses dents : c’étaient toutes des canines. Cette vision répugna Zablar, qui détourna le regard. Son supérieur, lui, cria par-dessus le vacarme commis par les bourrasques :

            - Zarax, tu ne t’en sortiras pas comme ça, tu m’entends ! Je te retrouverai ! Nous te retrouverons, ainsi que tes frères ! Tu mourras, tu mourras de la même façon que tu aurais du mourir aujourd’hui ! Tu n’es qu’un lâche Zarax, un lâche !

            Le tourbillon s’arrêta alors brusquement, mais Zarax resta suspendu dans les airs. Il se tourna vers le vieil homme, bien chétif. Puis il l’observa méchamment, plus qu’il ne l’avait fait jusque là. Ses yeux s’éclairèrent, et il dit le plus sérieusement du monde :

            - Je ne suis pas un lâche ! Et je le prouverai ! Salës !

            Un éclair de lumière vive éblouit alors les personnes encore présentes, qui se mirent la main devant les yeux pour se protéger. Quand ils l’enlevèrent, Zarax avait disparu. Seul un petit relent de fumée voletait à l’endroit où il se tenait il y a peu.

            Aussitôt, ce fut l’effervescence : les deux sous juges ramassèrent les feuilles de papier tombées par terre à cause du vent et se mirent à les trier maladroitement; Zablar sortit en courant de la salle, tandis que son supérieur partit appeler des personnes pour éteindre le feu qui s’était bien propagé. De nouveaux soldats arrivèrent, et celui qui avait envoyé la lance et était ensuite revenu leur expliqua ce qui s’était passé en faisant de grands gestes avec les bras. Quelques personnes de l’assemblée traînaient dans la cour intérieure, cherchant des proches égarés en les appelant. Une femme, sûrement une paysanne, entra dans la salle et demanda aux personnes présentes où se trouvait son petit garçon, celui qui avait envoyé la pierre sur Zarax. Elle n’obtint pas de réponse, et s’en alla à grandes enjambées, des larmes roulant sur ses joues.

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Mercredi 20 septembre 2006 3 20 /09 /Sep /2006 19:46

            - Qui ose ? 

            Le vieillard ne releva pas et s’avança un peu plus, jusqu’à ce que tout le monde distingue parfaitement ses traits. Puis il se tourna vers Zarax, qui souriait encore.

            - Zarax, je suis heureux de te voir avant ta fin, malgré toutes les abominations que tu as commises, dit il d’une voix éraillé que l’on aurait pu comparer à la forme de son bâton. 

            Zablar, cette fois ci, se tourna vers lui, mais, quand il aperçut qui était l’homme en question, son visage passa d’une expression de rage à une de confusion, et il bredouilla tant bien que mal :

            - Messire, je… Pardon !

            - Ce n’est rien, Zablar, ce n’est rien… 

            Apparemment, le nouvel arrivant était le supérieur du juge, à n’en pas douter. Mais il était si chétif, et avait de si nombreuses rides que l’on venait à se demander quel âge il avait, et même pourquoi il vivait encore !

            Il observait l’accusé fermement avec un regard froid, tel un lynx fixant sa proie. Zarax laissa ses yeux d’ébène retomber sur son prédateur. Le vieillard reprit, en brandissant un doigt crochu en direction du prisonnier, impassible :

            - Zarax, tes yeux sont aussi noirs que ton âme ! Nous n’avons pas besoin de ta lâcheté et de ta vilénie dans ce monde ! Que l’on commence l’exécution ! 

            Un murmure parcourut l’assemblée. Le juge se releva, furieux :

            - Vous avez entendu ? Allez, emmenez Zarax au bûcher ! Vite !

            Les quelques soldats regroupés devant la porte de la salle s’approchèrent du coupable, le menaçant avec leurs lances et leurs épées. Celui-ci ne bougeait toujours pas, et restait le regard fixé dans la direction du vieillard. Les gardes en armure rouge s’avancèrent encore un peu plus vers lui. Il ne broncha pas. Zablar  tapa des mains, et les lances vinrent effleurer le cou de Zarax. Puis l’imposant personnage reprit encore la parole, d’une voix plus calme et plus posée :

            - Allez, finissons en ! 

            Les gardes menacèrent encore le condamné avec leurs armes, et celui-ci se mit à avancer en direction des portes qui menaient à la cour inférieure, là où se trouvait le bûcher. Il souriait toujours, et regardait un à un les autres accusés présents dans la salle. Ceux-ci restaient impassibles, ténébreux. « Dépêchez vous ! », cria le vieillard à l’attention des gardes. Les soldats ne se firent pas prier, et forcèrent Zarax à accélérer encore. Il était arrivé au niveau du premier rang de l’assemblée qui avait assisté au procès. Un enfant, sûrement un proche des victimes de Zarax, sortit un énorme caillou de sa poche et le lança rapidement en direction du coupable, qui ne réussit pas à l’éviter, et le prit dans la hanche droite. Il chancela, toujours avec le sourire. Puis il se mit à rire, à rire de folie, en même temps que le garçon éclatait en sanglots. Une dame vint réconforter le petit, en jetant des regards haineux au condamné. Zablar et son supérieur n’émirent pas un son, à l’inverse de l’assemblée qui injuriait Zarax et lui crachait dessus. Encore une fois, le juge et le vieillard ne firent rien pour empêcher les gens. Les soldats, eux aussi, avaient tendance à taper un peu plus qu’il ne fallait les côtes du condamné avec le manche de leurs armes pour qu’il avance. Mais Zarax ne semblait pas ressentir la douleur. Au contraire, il paraissait presque aimer se faire maltraiter. C’était terrifiant. C’est alors qu’ils arrivèrent – les soldats et leur prisonnier – à la dernière rangée de bancs de l’assemblée. C’est là que tout se produisit.

            A ce moment là, Zarax était de dos à Zablar, qui était resté assis sur son siège. Mais le supérieur du juge, lui, se trouvait en face du condamné, car il ne l’avait pas quitté des yeux depuis qu’il était entré dans la salle. Quand il aperçut l’étincelle illuminer un très court instant les yeux noirs de Zarax, il sut ce qui allait se passer. Il ordonna vivement aux gardes d’abattre l’homme sur le champ, mais en vain : déjà le prisonnier avait prononcé les trois mots interdits, déjà le manche de bois des lances prenait feu, et déjà les soldats les lâchaient, les mains brûlées jusqu’au sang, criant de douleur. Pendant un moment, tout le monde resta perplexe devant ce spectacle. Puis, quelques secondes plus tard, le fer tinta, des vitres cassèrent et des cris fusèrent. Aussitôt, ce fut l’euphorie : les personnes composant l’assemblée s’éparpillèrent au hasard, hurlant, complètement paniquées ; les autres accusés, dont les chaînes avaient été brisées par on ne sait quel sinistre procédé, sortirent à toute vitesse de la pièce, criant gloire aux dieux ; les sous juges se levèrent et se mirent à crier à mort ; de nouveaux soldats entrèrent dans la salle, alertés pas le bruit, tandis que les anciens s’enfuyaient en se tenant les mains et en criant de douleur ; les maîtres de la défense et de l’accusation s’enfuirent également, balançant des dossiers importants dans la folie générale. Seules trois personnes restèrent calmes : Zarax, le vieillard et Zablar, qui restait assis tranquillement sur son fauteuil. C’est alors qu’en une fraction de seconde,  le vent s’engouffra dans la salle. La paperasse s’envola, des bourrasques cinglantes firent ainsi reculer les dernières personnes présentes. Zarax semblait contrôler cette force de la nature, il se tenait au dessus du sol, les bras tendus à hauteur des épaules, formant ainsi une croix avec le reste de son corps. Il prononçait des formules incompréhensibles. Ses yeux étaient devenus blancs et un tourbillon de vent se formait autour de lui, le faisant s’élever encore plus haut et lui ballottant les cheveux. Puis vint l’obscurité, le néant. Zarax provoqua la nuit.

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Mercredi 20 septembre 2006 3 20 /09 /Sep /2006 15:23

CHAPITRE 1 :

Le Jugement de Zarax

1

 

            - Zarax al’dorat, chef des légions rouges de l’empereur parcourant ce monde, maître d’armes de ce dernier et seigneur de la région d’Eranëbera, qu’avez-vous à dire pour votre défense ? 

            L’assemblée retint son souffle, et se tourna vers l’accusé qui allait prendre la parole. Le juge qui venait de parler attendit patiemment que l’homme se mette à répondre. A en juger par son attitude, il avait l’habitude de ces choses là. C’était un quinquagénaire un peu enrobé au regard ferme, presque chauve, mais au corps musclé et massif, qui se révélait émettre une forte impression de sagesse quand on se mettait à l’observer. Il était vêtu d’une longue et épaisse robe rouge qui lui descendait jusqu’aux pieds. Il était assis sur un énorme fauteuil de bois en plein centre de la pièce, en face de l’assemblée et des témoins, des accusés, des maîtres de la défense et de l’accusation, et de dos à ses collègues qui prenaient des notes.

            Comme le prisonnier ne répondait toujours pas, le juge se permit de refaire un rapide compte rendu :

            - Zarax, laissez moi vous rappeler quels sont les actes et les faits qui vous réduisent au rang d’esclave, et qui bien sur vous font perdre tous vos titres que j’ai cités il y a peu, si vous le permettez.

            - Non, n’en faites rien, Zablar. Je sais pertinemment ce que j’ai fait, soyez en tous certains. Mais c’était nécessaire, et je ne regrette absolument rien, déclara enfin l’accusé tout en se redressant péniblement de la chaise sur laquelle il s’était assis.

            A première vue, il était très grand, plus grand que la plupart des hommes qui se trouvaient dans la salle. On n’aurait su discerner son âge : ses traits étaient juvéniles, mais l’on percevait chez lui une espèce de force intérieure, comme s’il avait vécu de nombreuses choses, comme s’il avait de l’expérience. Il était horriblement maigre, vêtu d’une tunique brune en haillons et retenu au mur par d’épaisses chaînes de fer. Il pouvait à peine bouger. Ses cheveux bruns et longs étaient parsemés d’éclats bleus et rouges, lui conférant une allure terrible. Mais le plus effrayant chez lui était sans nul doute ses yeux : ils étaient noirs. Sans iris, sans pupilles, noirs. Mais pourtant, il voyait. Il n’en avait pas les moyens, mais il voyait. Quand le juge reprit la parole, Zarax était en train de regarder d’un air intéressé les magnifiques arches qui surplombaient la salle et sans doute soutenaient le toit.

            - Alors, si j’ai bien compris, vous préférez le bûcher à l’esclavage ? (Il marqua une pause.) Voilà une chose très étonnante !, s’exclama-t-il ensuite, surpris.

            - Vous avez parfaitement compris, répondit Zarax en souriant sournoisement.

            - Si vous le dites ! dit le juge en haussant les épaules. Mais ce qui m’étonne, déclara-t-il en le questionnant du regard, c’est que vous soyez le premier depuis plus d’un siècle à préférer mourir plutôt qu’à devenir esclave pour le compte de l’empereur. Expliquez moi : pourquoi donc avoir fait ce choix ?

            - Pourquoi ? Pourquoi ?? Voyons, c’est évident : qui serait assez fou pour préférer vivre dans l’indignité ? Qui serait assez fou pour se rabaisser au rang de pauvre hère devant lécher les petites bottines de ses maîtres ? Qui serait assez fou pour continuer à vivre, alors qu’il n’est pas moins qu’un chien aux yeux des autres ? Personne n’a donc un tant soi peu d’orgueil et de dignité ? Un siècle, avez-vous dit ? Un siècle que personne n’a fait le même choix que moi ? Mes prédécesseurs étaient-ils donc tous des lâches ?

            - Tous les hommes qui se sont tenus à votre place étaient déjà des lâches avant même qu’ils n’y soient, répondit le juge gravement. Mais puisque vous l’avez décidé, alors qu’il en soit ainsi ! 

            Zablar leva le maillet de bois qu’il tenait dans la main pour en asséner un coup sec sur la table devant lui, quand les lourdes portes de la salle s’ouvrirent. Une vive lumière en jaillit, éblouissant quelque peu les personnes présentes.

            Un homme à l’allure râble, petit, avec des cheveux gris mi-courts et muni d’un bâton tortueux pénétra alors dans la salle, restant dans l’ombre. L’assemblée se tourna, offusquée. Comment avait-il pu rentrer, alors que d’innombrables gardes arpentaient les couloirs ? Zablar, terriblement choqué, se leva en brandissant son maillet et beugla d’une voix tonitruante :

            - Qui ose ? 

Par PetitChou - Publié dans : Mon livre
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